Légendes de l'île de Groix
d'après Joseph Stéphant- Beudeff " Histoires de marins de Groix "
1974
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- - Les femmes et les enfants s'asseyaient sur des chaises ou des tabourets rangés en cercle devant une cheminée béante.

... Les femmes réunies par liens de parenté ou relations de bon voisinage constituaient les membres permanents de ces Foyers de Culture Populaire qu'étaient en fait les Veillées.

- -Elles savaient, les villageoises, conter de belles histoires; elles avaient le don de faire fleurir des gerbes de sourires aux commissures des lèvres des enfants, puis aussi, de semer des grains d'extase dans les regards, grâce surtout à la magie de la langue bretonne.


... Tout alors était silence et lumière tamisée ... les tricots interrompaient leur sempiternelle gymnastique et s'immobilisaient au bout des doigts ... une pelote de laine glissait d'un genou; un jeune chat, d'un coup de patte, la faisait rouler entre les sabots ... tout était silence pour ne pas chiffonner le charme qui s'épanouissait aussitôt en enchantement, tandis que les flammèches d'une bûche à demi consumée faisaient crépiter sur nos rétines des songes hérissés d'hallucinations.


...

- -J'ai souvenance ... un soir, une grand-mère infirme, au visage ratatiné, avait narré d'une voix chevrotante, le récit que voici, se rapportant à une " Korrigez ", à une sirène ...

- -Dans la partie la plus échancrée de la côte sauvage de l'île de Groix, à Pen Men, de gros rochers, tels des mammouths de pierre, aux poils de goémon, pâturent dans les sentiers des tempêtes.

... Il y a de cela longtemps ... très, très longtemps même, qu'une jeune femme du village de Quelhuit, Perrine Calloc'h, s'en fut vers Pen Men, pour cueillir une cotriade de moules, de berniques et d'anatifes que les gens du cru appellent vulgairement " treumouch " ou " tried moc'h ", c'est-à-dire " pieds de cochon ".

- -Perrine portait sur sa brouette, un panier en osier qui servait en la circonstance de berceau pour sa petite fille Radegonde, âgée de neuf mois à peine.

... Perrine, à l'abri d'un rocher du bord de mer, posa une couette de paille sur laquelle elle étendit Radegonde, puis, elle s'écarta de l'enfant pour prélever la manne convoitée.

- -Main dans la main, les houles en pourpoint bleu dansaient une ridée, puis montaient à califourchon sur le dos verdi d'une carcasse d'épave; elles jouaient, minaudaient, et, parfois se couvrant d'écume semblaient se battre à coups de polochon.

... Perrine, de temps en temps, tournait son regard vers Radegonde qui, dans son berceau gigotait les bras et les jambes, tout en roucoulant et en lançant dans un sourire d'éclatants "arheu" "arheu".

... Soudain, dans les remous, elle crut distinguer deux gros yeux noirs, deux gros raisins dans la conque en porcelaine d'un visage.

- -Elle voyait, oui, elle voyait là, l'orbe d'un cou, le galbe de deux épaules et une opulente chevelure blonde ... des cheveux épais, frissonnant comme des blés ... des blés d'or, s'entend, aux bigoudis de soleil. Puis aussi une poitrine, deux seins nus, deux ormeaux magnifiques, sur le nacre de chacun desquels bayait de paresse un charmant petit bigorneau rose.

_ _Perrine se redressa et frémit d'effroi car le corps de la vision singulière se prolongeait en queue de poisson.

- - Elle frémit d'effroi ... et amorça une course effrénée vers sa fille ... mais elle s'arrêta, car elle se souvint que la nuit d'avant, elle était fiévreuse. Elle lorgna l'océan et ne vit rien ... elle n'entendait que le tintement amorti des copeaux d'argent des embruns qui dégoulinaient des varechs.

_ _Perrine porta la main à son front et convint, après réflexion, qu'elle avait été abusée par un cauchemar. Néanmoins, en son cerveau, à son insu, folâtrait la belle inconnue entrevue sous les flots.

- - Elle s'approcha de l'enfant qui riait en suivant l'évolution des mouettes et reprit le cueillage des fruits de mer.

-- -Soudain ... Radegonde hurla, et la mère levant les yeux aperçut la créature de tout à l'heure, hors de l'eau, à l'instar d'une figure de proue. Elle chevauchait la houle et son buste flamboyant s'appuyait à la roche capitonnée par les algues ... mais ... mais, dans ses mains, la Gueuse écrabouillait Radegonde et l'écrasait sur son sein.

- -Perrine, pieds nus, échevelée, se précipita vers la drôlesse qui plongea, se déroba et s'évanouit dans le ressac avec son précieux fardeau.

- -La petite Radegonde avait disparu ... mais l'amour de sa mère récusait l'inévitable et s'insurgeait contre la raison.

- -La Groisillonne tenta de voir, mais rien, absolument rien ne vint affermir son espoir; elle pinça sa gorge, puis cria de douleur et de désespoir; spectre en tunique noire, debout sur un rocher, elle pleura.

- - A l'emplacement de son deuil, le soleil déchirait des lumières ...

- - Ainsi donc, le tombeau de Radegonde, était fleuri par des gerbes et des couronnes de météores, d'étoiles, lorsque la pauvre mère retourna au village où elle raconta son aventure.

- - Les vieillards de Quelhuit se souvinrent que dans leur jeunesse, les anciens les mettaient en garde contre les méfaits des sirènes.

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Le monstre marin de la côte sauvage

. . .

-Il y a de cela longtemps, bien longtemps, un monstre à tête d'homme, un monstre marin, fréquentait une grotte de la côte sauvage de l'île de Groix.

- -Cette caverne, d'après la rumeur publique, se prolongeait sur plus d'un kilomètre, en galerie souterraine, jusqu'au village de Créhal.

- -Et c'est là, oui c'est là, dans l'antre qui a nom aujourd'hui "Toul en Ihuern", le "Trou de l'Enfer" que l'être extraordinaire, par les soirs de tempête, organisait des ...fêtes ... pour les vagabonds des houles et les claquedents des ressacs.

- -Les hurlements de la tourmente, emmêlés au fracas des vagues, s'enflaient en tumulte jusqu'aux villages d'alentour.

- -Ce vacarme était en réalité pour les Groisillons transis et apeurés, les rires et les chants obscènes de ce rastaquouère en vadrouille.

- -Mon grand-père m'a fréquemment exposé que le monstre du "Trou de l'Enfer" avait une trogne en forme de calebasse, énorme et ronde, une face de lune, avec au milieu de la figure, deux échancrures béantes, deux genres d'écubiers au fond desquels papillotaient des paupières ampoulées de bigorneaux et clignotaient des yeux glauques injectés de sang.

- -Son nez était tout cabossé et percé de deux gouffres qui semblaient fermés par des opercules jaunâtres, analogues en tous points à ceux de certains coquillages.

- -Des sourcils brouissailleux, en touffes hirsutes, pâturaient sur son front.

- -Une tignasse rousse, qu'on eût pris volontiers pour une brassée de goëmon, flottait au vent et retombait sur ses épaules, puis s'entortillait à une barbe revêche, couleur jus de chique qui placardait sur le visage du monstre, un masque découpé, aurait-on dit dans l'épaisse toison d'un gorille.

--Son buste à l'opulente fourrure était rapiécée par endroits; les pans de couenne des raccordements étaient boursoufflés d'écailles et de moules et paraissaient assemblés par des rivets, en l'occurrence, des berniques.

- -Les gens du village de Kermarec avaient observé la bête; parfois, prétendaient-ils, en automne surtout, elle baguenaudait dans les flots, aux abords d'un rocher au nom d'épouvante " Le Terrible", emmitouflée dans des foulards de boucaille et de brume, selon toute vraisemblance, pour provoquer un naufrage ou perpétrer un assassinat.

- -Les petits poissons se réfugiaient dans sa barbe lestée de varechs mais à l'approche des prédateurs, le géant d'un geste rapide, agrippait du bout de ses doigts crochus un congre, une pieuvre, une daurade tourmentés de frétillements qu'il enfournait avec aisance dans son gosier.

- -Après son repas, le singe des Abysses ouvrait sa gueule en grand et un goéland familier chipait les lambeaux de chair coincés entre ses dents disjointes.

...

- -Certains guetteurs prétendaient que l'hôte des cavernes océanes avait des nageoires lui tenant lieu de jambes.

- -Des rôdeurs de grève rétorquaient que, par clair de lune, ils l'avaient surpris en plein sommeil sur un lit de fougère, le long du rivage et qu'à leur approche, l'animal avait escaladé un rocher d'où il avait plongé dans les vagues. Eh, bien ! ces gens avaient eu loisir de reluquer l'intrus; aussi, ils affirmaient avec force qu'il possédait des jambes identiques à celles des hommes, avec cette différence toutefois que ses pieds étaient cambrés et tordus et que les ongles des doigts, surtout ceux des pouces étaient rognés en coquilles d'ormeaux.

- -Dès " Miz du ", le mois noir, dès novembre, le fantôme du "Trou de l'Enfer" hantait habituellement la côte sauvage. C'était lui l'instigateur des naufrages, car des rescapés ont avoué avoir obéi, pour gouverner leur barque, à une voix mystérieuse ressemblant à s'y méprendre à celle du maître de leur chaloupe, et que, en suivant les indications et les directives de cette voix, ils avaient vu leur bateau talonner et se briser sur les cailloux qui enserrent l'île de Groix dans un bourrelet de récifs.

- -Par les nuits de tempête, le monstre grognait, braillait et ses cris affreux déferlaient en grondement de tonnerre. Les vents en furie emportaient au galop, dans chaque demeure, ces hurlements ...

- -Les jeunes enfants se réveillaient alors, la cervelle bouffie de cauchemar et de terreur.

- -Dès le printemps, le "korrigan" des mers quittait les parages de Groix. Des pêcheurs de sardines l'avaient aperçu du côté de Belle-Ile, au temps des amours.

_ _Une année il ne revint pas et, depuis, les ans ont entortillé d'oubli son souvenir.

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La femme-sirène de Pen Men

... Et la veillée commençait.

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